L'élégance des veuves
Le roman fut adapté au cinéma : ETERNITE par Tran Anh Hung, un pari risqué, un pari gagné ! Ce court roman d'une douce gravité est un hymne à la vie et au pouvoir fécondant de la femme.
BOULEVARD VOLTAIRE - LES ROMANS DE L'ÉTÉ, Victor Riquetti, août 2026 :
Publié en 1995, L'Élégance des veuves n’est donc ni un roman récent ni un vieux bouquin : c’est un intemporel. D’ailleurs, ce n’est pas anodin si son adaptation en film par le réalisateur Trần Anh Hùng, en 2016, a été appelé Éternité. En effet, Alice Ferney y raconte trois générations de filles, de femmes et de mères. Une aventure de la transmission féminine dans une famille bourgeoise entre les XIXe et le XXe siècles qui est aussi, plus généralement, une ode à la vie de celles qui attendent et portent les enfants, qui espèrent et prient pour eux, de celles qui pleurent les bébés perdus et ceux qui ne reviendront plus… en bref, une ode à celles qui portent et tiennent : un roman du courage et de la force des femmes et de l'amour maternel, bien loin des très idéologiques discours féministes.
Une épopée féminine et maternelle L’Élégance des veuves est un roman familial dont l’héroïsme est porté par l’abnégation des femmes : pas de charges héroïques, d’épopées guerrières ou d’actions trépidantes. Au contraire, Alice Ferney raconte le destin d’une famille portée par Valentine, Mathilde et Gabrielle. Et le ton du roman est donné dès son incipit : cette épopée-là sera celle des femmes, puisqu’« Arthur et Julie Bourgeois eurent cinq filles. Deux d'entre elles moururent jeunes. Les trois autres, Hélène, Henriette et Valentine, convolèrent en justes noces. D'elles sont issus dix-huit petits-enfants, quarante-trois descendants à la deuxième génération, cent cinquante-quatre à la troisième, et à ce jour quatre-vingts, déjà, à la quatrième. » Tout le roman se construit comme un arbre généalogique : c’est un récit sans dialogues, c’est une histoire qui se raconte plus qu’elle ne se vit. Et ce sont les femmes, les mères, qui sont les branches maîtresses de cet arbre, puisque « la devise des femmes de cette famille » est « Dieu ne nous a pas créées pour être inutiles » et qu’« elles se la transmettaient de mères en filles ». Rien de mièvre, ni de naïf pourtant, la vie n’est pas un conte de fées et les femmes, loin d’être épargnées, sont peut-être même celles qui tiennent la ligne de front dans la bataille de la vie…
Des femmes de devoir C'est Valentine qui commence la chaîne de la transmission. C'est une petite femme aux lourds cheveux noirs qu’une silhouette fluette pouvait faire passer pour fragile qui commença « sa carrière de mère […] par un succès : à Dieu, à la France, à son époux, elle donna deux jumeaux robustes qu'on baptisa Louis et Jean, parce qu'on était, dans cette famille, royaliste et catholique ». Ils sont les aînés des huit enfants qu’elle eut avec son mari, Jules, officier d’artillerie, qui la laissa veuve après vingt ans de mariage. « Sa vie n'était que ce don à sa famille, raconte Alice Ferney, et lorsqu'elle les regardait ensemble, ses enfants, elle sentait sur sa peau un frémissement comme de froid, un sentiment qu'elle ne démêlait pas, de fierté d'effroi et d'amour inexprimable. » Déjà veuve, la vie et la France lui prirent ses deux grands garçons pendant la guerre de 14-18, mais « Valentine était une femme de devoir, elle continua de coiffer des cheveux, d’embrasser des fronts, de calmer des pleurs, d’inventer des jeux », et puis sa seconde fille mourut à quinze ans et la première rentra au carmel, privant sa mère de la complicité et des espoirs qu’elle avait placés dans cette dernière...
Une ode à la mère éternelle Si Valentine ouvre le bal, Mathilde et sa cousine Gabrielle ne sont pas en reste et chacune prouve à sa façon que « ce sexe n’était pas si faible qui traversait les tourments gardant un calme indéfectible ». C’est peut-être là que le roman d’Alice Ferney signe sa plus grande réussite, il fonctionne presque comme une parabole et il est intemporel parce qu’il raconte, à travers le destin de ces femmes de la bourgeoisie du XIXe siècle, une sorte d’éternel féminin. À la fois témoignage poignant d’une période historique, celle du passage du XIXe au XXe siècle, et récit plus vaste de la transmission en général, c’est une ode à l’héroïsme des femmes qui ne sont d’habitude, dans les arbres généalogiques, que les pièces rapportées, les instruments de la transmission du nom du père. L’Élégance des veuves, c’est le roman des liens charnels, des chaînes d’amour de la transmission maternelle sous le regard de Dieu, c’est l’histoire des femmes de devoir et des mères courage, c’est le roman qui met à l’honneur les maillons forts qui tiennent les familles et les font durer, pour l’éternité. Écrit comme un long poème, ce roman se laisse relire sans lassitude ni ennui : un vrai plaisir dans la langueur estivale.
L’Élégance des veuves : roman-poème et ode aux femmes Loin des discours idéologiques, le roman d'Alice Ferney rend hommage aux femmes de devoirs et aux mères courages.
LES LIVRES D'ANTOINE : Lire l'article en entier
[...] Depuis trente ans, Alice Ferney poursuit une œuvre originale. Son style est particulier : il n’y a jamais de dialogue. C’est un texte en continu, dépouillé et simple. La justesse du ton et la subtilité des analyses font que l’on est pris par le récit avec une facilité qui nous étonne. C’est sans doute ce qu’on appelle le talent. Lisez ce petit livre singulier, mais profond et délicat. Il émane de lui une vraie douceur malgré les épreuves de la vie.
Au rythme des faire-part de naissance et de mort, voici la chronique de destins féminins dans la société bourgeoise du début du XX°siècle. Fiançailles, mariages, enfantements, décès... le cycle ne s'arrête jamais, car le ventre fécond des Femmes sait combler la perte des êtres chers.
C'est avec l'élégance du renoncement que l'on transmet ici, de mère en fille, les secrets de chair et de sang, comme si la mort pouvait se dissoudre dans le recommencement.
Toute l'oeuvre d'Alice Ferney est disponible chez Actes Sud, notamment L'Elégance des veuves (1995 ; adapté en 2016 pour le cinéma par Tran Anh Hung sous le titre Eternité), Grâce et dénuement (1997, prix Culture et Bibliothèques pour tous), La Conversation amoureuse (2000) et Cherchez la femme (2013).
Fiche technique
- Reliure
- Broché
- Parution
- 2016
- Nombre de pages ou Durée
- 130
- Hauteur
- 18
- Largeur
- 11