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La Scène est le monde : questions sociales
Préface de Pauline de Préval : Paul Claudel ou le libéralisme des enfants de Dieu.
Le monde est, à ses yeux, une scène où « le bon Dieu est une sorte d’impressario qui se sert des passions de ses personnages pour réaliser ses fins, qui sont une oeuvre dramatique réussie ». Et pour comprendre le rôle qu’il y joue, il faut abandonner la caricature du bourgeois catholique, ne quittant son fauteuil d’administrateur que pour celui d’académicien.
L'éditeur : Les soixante-dix ans de la disparition de Cladel sont l'occasion de rendre disponibles au lecteur contemporain qui souvent ignore même l'existence quelques textes à notre avis essentiels à sa pensée : loin de la poésie et du théâtre auxquels le géant catholique nous a habitués, ces réflexions ou bien à l'état brut dans ses articles du Figaro, ou bien enrobées dans la brusque délicatesse de la prose inspirée des Conversations, ouvrent sur un espace bien propre à l'Eglise catholique et à ses fils respectueux : l'organisation de la société à l'époque moderne, celle du capital, des machines et de leur exploitation conjointe.
CAUSEUR, Pascal Louvrier, 7 juin 2026 :
Qui lit encore Paul Claudel (1868-1955) ? Il paraît qu’on n’ouvre plus ses livres, comme tant d’autres classiques. On le joue encore au théâtre, les pièces Le Soulier de satin et Partage de midi, avec le personnage d’Ysé, inspiré par sa maitresse, Rosalie Vetch, qui lui donna une fille, Louise, et c’est à peu près tout. Je me souviens d’être allé voir la tombe de Rosalie, dans le petit cimetière de Vézelay, quand j’écrivais un essai sur Georges Bataille, lui aussi enterré au pied de la basilique. Il y avait écrit sur la pierre tombale ce vers, signé Claudel : « Seule / la rose / est / assez / fragile / pour exprimer / l’Éternité. » L’écrivain catholique atrabilaire, qui voulait être moine, avait fait graver sur sa tombe une phrase sibylline : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. » De quoi faire sursauter les défenseurs de la messe en latin. Juste avant de rendre l’âme, ce croyant qui avait connu sa nuit pascalienne, le soir de Noël 1886, derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, avait demandé qu’on prenne soin de Louise. Il avait affirmé qu’il n’avait pas peur. Académicien, favorable quelques semaines à Pétain, il est tout ce que notre époque déteste : réac, papiste, poète, mais avec bedaine et costume gris anthracite, rancunier, mauvais avec ses confrères, en particulier l’ondoyant Gide, couvert d’honneurs cependant, et puis surtout, et là, c’est direct l’enfer sans passer par le purgatoire, « bourreau de sa sœur », la fragile Camille. Les wokistes ont voté à l’unanimité pour l’effacement.
Clair et précis. Et voilà que notre maudit ascétique, diplomate au regard acéré, amoureux de Rimbaud dès l’adolescence, nous revient avec un livre remarquable publié par La Onzième Heure, une maison d’édition qui exhume les ouvrages indispensables de la pensée catholique sociale. D’abord plusieurs « conversations dans le Loir-et-Cher » ; ensuite quelques articles parus dans Le Figaro ; et enfin un extrait de la préface de Cosmos et Gloire ainsi que deux lettres à Sylvain Pitt. Un fil rouge : les questions sociales au cœur des réflexions de Claudel. Sa prose est plus efficace que certaines de ses tirades. C’est clair et précis. Il faut reconnaitre qu’on ne l’attendait pas sur ce terrain.
La préface, signée Pauline de Préval, résume le murissement progressif de la fibre sociale chez Claudel. Le portrait change alors, comme les couleurs de la série des Nymphéas, peintes sous la verrière de l’atelier de Claude Monet. Le bourgeois rondouillard et égoïste perd en ondes négatives. La répulsion imposée par la société s’éloigne et on se surprend presque à le trouver touchant. C’est que l’homme a lu, très jeune, des poètes dont les vers ont suscité en lui un élan anarchiste insoupçonné. Ce fils de fonctionnaire étouffait au lycée Louis-le-Grand, il voulait les voyages, se disait optimiste et croyait en ses « frères humains ». « Il récuse l’art pour l’art », souligne Pauline de Préval. Quand il épouse la carrière de la diplomatie, c’est pour interroger le monde, l’interroger comme catholique ulcéré par la civilisation « laïque, mécanique, matérialiste ». C’est alors qu’il place Dieu au cœur des questions sociales (le pluriel a son importance). Il critique le système capitaliste, la société de consommation, la mondialisation même. L’argent, certes, mais à condition qu’il ne soit pas une fin. Le vocable « échange », il le remplace par « communion ». La crise de 1929 renforce sa critique du libéralisme. L’argent perd sa fonction d’échange au profit d’une « donnée abstraite avec laquelle on joue comme au casino, avec effets ravageurs pour l’économie réelle. » Ce système crée des « besoins artificiels, entretenus par la publicité et le crédit », rappelle Pauline de Préval. Une mort à crédit, en quelque sorte, pour reprendre le titre du roman de Céline.
Libéralisme des enfants de Dieu. Ainsi se retrouve-t-on un jeudi, au mois de juillet, sur une terrasse non loin de Blois, devant une allée bordée de tilleuls qui descend jusqu’au Loir-et-Cher, rivière qui n’existe que dans l’imaginaire de l’écrivain. Les conversations peuvent alors débuter malgré l’atmosphère torpide. Le salut ne viendra pas du système communiste qu’il rejette vigoureusement après la signature du pacte germano-soviétique. C’est au contraire dans le mystère du trio – Joseph, Marie, Jésus – qu’il faut chercher la solution – le salut. Le style de Claudel agit : « Tout cela se passe sans un mot au plus profond de cet Empire romain plein d’orgueil et de crimes, comme notre civilisation actuelle. » Il ajoute, confiant : « Il n’y a ici que trois pauvres bougres qui vont changer la face du monde. » C’est l’irrationnel qui modifie le cours de l’Histoire. Pauline de Préval résume : « Telle est la troisième voie que propose Paul Claudel entre marxisme et capitalisme. Je l’ai nommée libéralisme des enfants de Dieu. » Bientôt l’été, saison parfaite pour (re)lire l’auteur de L’œil écoute.
Les questions sociales ne sont pas a priori celles sur lesquelles on attend l’auteur de l’Annonce faite à Marie, des Cent phrases pour éventails et des gloses sur le Cantique des cantiques. C’est oublier que Paul Claudel revendiqua toujours ses origines tardenaises, pays tourbeux à la limite de la Brie, de la Champagne et des Ardennes, qu’il définit par « l’attention naïve, ingénieuse et patiente qu’il porte aussi bien aux réalités quotidiennes qu’à celles de l’âme et de l’esprit ».
La force de Claudel tient à sa critique, devançant celle des intellectuels des années 1960, du capitalisme, de la société de consommation, de la mondialisation et de l'écologie, qui se dépasse dans un élan créateur. Après guerre, inspiré par l'économiste Charles Gide, et le syndicalisme Hyacinthe Dubreuil, qui s'attachent à améliorer la condition de travailleur dans toutes ses dimensions, spirituelles autant que matérielle, il prônera le développement es coopératives, alliant la liberté d'entreprendre et la charité chrétienne.
Ce sont de grands textes sociaux de Claudel, dont le temps n'a fait qu'augmenter l('acuité que ce livre entendre rendre au public de notre siècle. Préfacés par Pauline de Préval, ils démontrent encore la toute puissance prophétique de leur auteur.

Les Éditions de la Onzième Heure vous proposent de redécouvrir ces trésors de la pensée catholique sociale, particulièrement ceux tombés dans l’oubli ou devenus introuvables, grâce à des rééditions de qualité, souvent inédites et toujours nécessaires. Les textes sont corrigés et annotés par nos soins, augmentés d’une préface inédite d’un spécialiste pour présenter l’auteur et l’ouvrage au grand public. À travers cette bibliothèque idéale de politique chrétienne, c’est le combat de la lecture, de l’intelligence et du bien que nous voulons mener, et un précis de politique chrétienne pour les générations futures qui doit se dégager. Ainsi seulement notre monde redeviendra habitable.
Fiche technique
- Reliure
- Broché, couverture souple avec rabats
- Parution
- 28 mai 2026
- Nombre de pages
- 280
- Hauteur
- 19
- Largeur
- 13
- Épaisseur
- 1.5
- Poids en KG
- 0.250