BOULEVARD VOLTAIRE, 3 juillet 2026, Samuel Martin : Les mystères et séductions du roux, « bien plus qu’une couleur » Histoire sainte, mythologie, art, littérature… la rousseur est partout, même là où on ne l’attend pas.
Dans nos sociétés « inclusives », il est de bon ton de se présenter en victime de « discriminations ». Il en est d’inventées, de surjouées, mais aussi de réelles. Sans doute celle qui frappe les roux est-elle la seule indiscutable, de toute éternité. Les roux – garçons et filles, adultes, mais aussi les animaux ! – semblent marqués d’un signe mystérieux. Sa signification est double : malédiction, mais aussi symbole d’exception. Le livre de Karin Ueltschi, Histoire des roux et de la rousseur (Éditions Imago), se penche sur cette captivante rousseur – et c’est vertigineux.
Mots et coloris insaisissables La couleur elle-même est insaisissable. Elle se décline en blond vénitien, jaune orangé, rouge orangé, roux, roux flamboyant, feu… Spectacle changeant et à la merci d’un rayon de soleil qui la modifie encore. Le « désespoir du peintre » est le surnom d’une plante, mais que dire d’une chevelure rousse qui pourrait bien rendre un peintre fou dans ses tentatives de la transcrire sur toile ? L’attrait l’a emporté sur la difficulté et l’histoire de l’art s’honore d’avoir donné à la couleur toute sa place. Toulouse-Lautrec, Greuze, Henner (qui s’en était fait une spécialité, comme les pré-raphaélites) et tant d'autres en ont peint des roux, et surtout des rousses. Les mots ont la même impuissance à rendre les nuances d’une couleur à la fois bien tranchée et pourtant fuyante. Des adjectifs, des caractérisations, des équivalences tentent d’en rendre une nuance. Poil de carotte, fauve, il existe même maintenant, en coiffure, le « broux », à savoir le brun roux. Imaginez les affres du traducteur lorsqu’il doit transcrire un lexique compliqué dans une autre langue : « Ces nuances de sensibilité se trouvent intensifiées encore lorsqu’on passe d’une langue à une autre, écrit Karin Ueltschi, professeur de langue et de littérature du Moyen Âge, la dimension linguistique, elle-même fruit d’une culture, vient encore un peu plus brouiller nos fragiles certitudes. » Que ferons-nous, dictionnaire en main, des mots grecs pyrrhos et xanthos, et des mots latins rufus et ruber ?
Traître Judas, rusé goupil Est-ce le caractère changeant de la couleur, instable à l’œil et aux mots, qui l’a fait très tôt associer à la traîtrise ? Qu’on en juge par Judas, dont les Évangiles ne précisent pas la couleur des cheveux mais réputé roux. Dans les mystères et dans les manuscrits, sa coiffure et sa barbe rousses sont ses signes distinctifs. Une teinte s’est même appelée « poil de Judas », selon le dictionnaire de Furetière (fin XVIIe). Mais, inversement, David aussi est roux, et sa descendance jusqu’au Christ, parfois Marie… Nous touchons du doigt toute l’ambivalence du roux dans les imaginaires : une perpétuelle oscillation entre sacré et maudit, entre sainteté et diablerie. Forme atténuée de la traîtrise dont Judas porte la charge intégrale, la ruse est un autre attribut du roux. Mais contrairement à la traîtrise, la ruse peut-être positive. Ici, Renard est l’archétype. Il est « le traître roux » par excellence pour ses victimes, mais il possède surtout ce que l’ancien français nomme « l’engin », la ruse (latin ingenium, français moderne « génie »). Il s’attire de la sorte la sympathie du lecteur, qui n’est que témoin des bons tours qu’il joue au paysan du coin, au loup, au chat. « Le goupil est celui qui transgresse, celui qui tranche et qui ment », nous dit l’auteur – « tout en restant farceur ». En comparaison, un autre animal de la littérature médiévale, Fauvel (un cheval roux, donc) est, lui, tout à fait diabolique et n’attire en aucun cas la sympathie comme fait le goupil.
Le feu de la forge et de la passion Fauvel est le précurseur de l’Antéchrist et, à ce titre, sa couleur est liée aux Enfers et à leurs feux. Le substrat mythologique est labyrinthique. Le dieu forgeron grec Héphaïstos est roux, feu donc, mais aussi boiteux (parce qu’il marche comme danse la flamme de la forge ?). Or, la couleur est associée à la boiterie, mais aussi à la gaucherie, et aux nains et aux géants ! Le métal qu’il travaille nous renvoie encore à des teintes changeantes : fer qui rouille, reflets du bronze, lueurs de l’or… Un autre feu couve : celui de la passion. La chevelure rousse de la femme est symbole de sensualité et de séduction. « La rousseur est suspecte parce qu’elle est dangereuse, et elle est dangereuse parce qu’elle est séduisante », explique Karin Ueltschi. Et ambivalente, toujours : Salomé est souvent peinte rousse, mais on ne sache pas qu’elle se soit repentie, contrairement à sainte Madeleine, souvent rousse, elle aussi. Histoire sainte, mythologie, légendes, histoire, médecine, littérature – comment ne pas mentionner les héros Tintin et Fifi Brindacier –, la rousseur est partout, même là où on ne l’attend pas. Le livre de Karin Ueltschi en fait la démonstration maîtrisée et éclatante. La couleur, conclut-elle, « se fait sang, feu et or, d’où sa mirobolance intrinsèque. Elle inspire, exactement comme le sacré, terreur et adoration : la rousseur ne tolère pas la tiédeur. » Normal : n’est-elle pas tout feu tout flamme ?
CAUSEUR, Jean-Paul Brighelli, 24 avril 2026 :
Monsieur Tout-le-monde ne sait des roux que ce que les idées reçues trimballent de clichés. Leur taux de phéomélanine, supérieur à celui des autres couleurs de poil, leur confère une odeur vaguement soufrée qui peut être tenace. Et puis ? Et puis c’est tout.
Couleur diabolique : Les profs de Français qui ont des Lettres (ils sont de moins en moins nombreux) se rappellent l’avertissement ironique de Montesquieu : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. » Et ils n’ignorent pas, bien sûr, que Renard, le goupil, révèle par la couleur fauve de sa fourrure ses instincts de prédateur et ses mauvais penchants…
Quant aux chats roux, n’ont-ils pas eu commerce avec le Diable pour se roussir ainsi le poil ? D’ailleurs, sachez-le : Judas était roux, et Mordred, « bâtard conçu pendant les règles » (si, c’est de là, disent les érudits de carton-pâte, que viennent les taches de rousseur des roux), comme disent les Cosaques Zaporogues d’Apollinaire, meurtrier de son père Arthur, l’aurait été également, tout légendaires qu’ils soient l’un et l’autre… Mais voilà : Adam et Eve (ou Lilith, en tout cas, voir ci-dessous celle de John Collier en 1889), étaient roux. À l’image de Dieu ? Dieu serait un « rousseau » (ainsi appelait-on les rouquins autrefois). Et Jean-Jacques est son prophète… Et le David de Michel-Ange l’était aussi. Et l’empereur Barberousse…
De Caïn à Esaü, de Judas au Diable, des rouquines fatales aux rousseaux historiques, du goupil aux grands fauves, avec la rousseur, nous pénétrons dans une galaxie de feu et de lumière. Car elle est bien plus qu’une couleur, elle est embrasement. On ne peut pas ne pas la voir, mieux, on ne voit qu’elle !
À cette affaire de chevelures, de poils et de taches de son constellées sur une peau laiteuse, impossible de rester indifférent. La rousseur, soit on l’abhorre, soit on l’adore. Si elle souffre de préventions négatives séculaires, elle n’en exerce pas moins par son éclat un irrésistible attrait. De l’Antiquité à nos jours, écrivains, peintres et savants se sont penchés, chacun à sa manière, sur ce mystère qui, aux temps venus des rouilles automnales, semble relier la vie à la mort.
Explorant, à travers les siècles, les diverses valeurs de cette riche gamme chromatique, Karin Ueltschi nous dévoile ainsi, avec talent et subtilité, le symbolisme complexe d’une couleur ambivalente, infiniment inspirante.
Fiche technique
- Reliure
- Broché
- Parution
- 26 mars 2026
- Nombre de pages
- 240
- Hauteur
- 22.5
- Largeur
- 14
- Épaisseur
- 2
- Poids en KG
- 0.345