Et si le chef spirituel de l’Église catholique était aussi, depuis plus d’un siècle, l’un des grands artisans méconnus de la paix mondiale ?
Depuis la perte des États pontificaux en 1870 jusqu’au tout récent pontificat de Léon XIV, les papes n’ont cessé d’affronter la question brûlante de la guerre et de la paix. Réduits à un minuscule territoire mais porteurs d’un message universel, comment les successeurs de Pierre ont-ils pesé, par leur doctrine, leur diplomatie et leurs paroles, sur le cours des conflits les plus dévastateurs de l’histoire contemporaine ?
Dans cet ouvrage rigoureux et audacieux, Clément Millon retrace pour la première fois de manière chronologique et critique la pensée et l’action de onze papes, de Léon XIII à Léon XIV, face aux guerres mondiales, à la guerre froide, au terrorisme, et aux nouveaux désordres du XXIe siècle. En croisant les encycliques, les prises de position diplomatiques et les actes oubliés du Saint-Siège, il fait apparaître un magistère de paix en constante évolution – parfois impuissant, souvent audacieux, et toujours tiraillé entre spiritualité, réalisme et prophétisme.
Ce livre est une plongée passionnante au cœur du pouvoir pontifical, entre doctrine et diplomatie, silence et condamnation, prudence et courage. Une fresque unique, essentielle pour comprendre le rôle international du pape, mais aussi pour repenser ce que peut être la paix dans un monde en guerre.
Au sommaire :
- Une souveraineté spirituelle affirmée de 1870 à 1914 : l'Eglise face à son déclin
- Des revendications pratiques pour la papauté, 1914 à 1958 : l'Eglise en contre-modèle
- La recherche d'une nouvelle doctrine au profit d'un nouveau mode d'action : l'Eglise en face du monde, à partir de 1963
L'HOMME NOUVEAU, N°1854, entretien de Philippe Maxence avec Clément Millon :
Dans un livre récemment paru, Guerre et paix : les papes de Léon XIII à Léon XIV*, Clément Millon, docteur en histoire du droit, se penche sur les rapports de la papauté à la vie internationale, depuis Léon XIII jusqu’à aujourd’hui. Une étude qui prend un relief particulier en raison de l’évolution de la guerre en Iran déclenchée par les États-Unis de Donald Trump et Israël. [...]
Selon vous, l’Église a-t-elle encore aujourd’hui quelque chose de spécifique à dire sur la guerre que les autres acteurs internationaux ne disent pas ? Dans un monde en guerre, l’Église continue de prêcher pour la paix, ce qui est unique. Dans ce rôle, le pape reçoit un mandat particulier dont les autres acteurs internationaux ne disposent pas. Il est chef d’État, exerçant un pouvoir temporel ; il est père des rois, ayant une autorité morale ; il est vicaire du Christ, disposant d’un pouvoir spirituel. Si ce trirègne est manifestement abandonné depuis Paul VI, le pape demeure une autorité qui n’est pas comme les autres. Ainsi, il peut rappeler, à l’instar de ce que déclare Léon XIV aux membres du corps diplomatiques le 9 janvier, que la paix est « la tranquillité de l’ordre », selon l’expression de saint Augustin et que, toujours dans cette inspiration, la fin de la guerre est la paix. Ce message ne s’adresse pas qu’aux catholiques et dérange les autorités constituées, comme en témoigne la réaction de Donald Trump contre le Pape en avril dernier.
LA PORTE LATINE, François-Xavier Bottet, février 2026 :
Alors que la liturgie catholique ne cesse de demander la paix au « Dieu fort, Prince de la paix, Père des siècles à venir » (Introït de la messe de l’aurore à Noël), selon des modalités variant avec le temps, Clément Millon, dans une étude universitaire fouillée (plus de 900 références) dresse une fresque de la doctrine et de l’action des papes de Léon XIII à François (il est encore trop tôt pour présumer de l’action de Léon XIV) relatives à la guerre et à la paix. Et force est de constater, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, une évolution nette dont le vecteur est une fois de plus les conceptions issues du concile Vatican II.
L’auteur distingue trois périodes dans l’enseignement pontifical relatif à la guerre et à la paix :
- Celle des papes Léon XIII (élection 1878 – † 1903) et saint Pie X (él. 1903 – † 1914), qui conservent la doctrine traditionnelle de la guerre juste mais se heurtent à la mise à l’écart de l’Église des relations internationales après la disparition des États pontificaux en 1870. La construction juridique des conférences de La Haye (él. 1899 – † 1907) se fera sans eux.
- La période des deux Guerres Mondiales et de la décolonisation (Benoît XV (él. 1914 – † 1922), Pie XI (él. 1922 – † 1939), Pie XII (él. 1939 – † 1958) et Jean XXIII (él. 1958 – † 1963)) marque une évolution de la pensée des papes, qui, sans nier formellement l’idée de guerre juste, l’effacent de leurs discours. Benoît XV, dans son encyclique Pacem Dei munus (1920), promeut l’idée d’une communauté des peuples, soutient la création de la Société des Nations (SDN). Pie XI réaffirme la doctrine : pas de paix réelle loin de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de l’ordre naturel et surnaturel (encycliques Ubi arcano (1922), Quas primas (1925), et Charitate Christi compulsi (1932)). Pie XII, pape de la Deuxième Guerre mondiale, privilégie la paix juste dans son encyclique Summi Pontificatus (1939) incluant le respect des droits humains, religieux et sociaux. Son pontificat est aussi celui du premier emploi de l’arme atomique qui marquera fortement la pensée de ses successeurs. Jean XXIII amorce une rupture doctrinale dans l’encyclique Pacem in terris (1963) : « Il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre époque atomique, un moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation des droits », ce qui prend exactement le contre-pied de la doctrine de la guerre juste, qui doit rester une œuvre de justice, à rebours de l’affirmation clausewitzienne d’une simple continuation de la politique par d’autres moyens.
- Enfin, les papes Paul VI (él. 1963 – † 1978), Jean-Paul II (él. 1978 – † 2005), Benoît XVI (él. 2005 2013 – † 2022) et François (él. 2013 – † 2025) mettent en œuvre les orientations du concile Vatican II, plaçant l’Église au service d’une paix par des moyens d’ordre naturel sans lien évident avec l’ordre surnaturel. Ainsi, Paul VI applique au domaine de la paix et de la guerre l’aggiornamento demandé par ce concile : ouverture et adaptation au monde, liberté religieuse, œcuménisme (étendu au dialogue interreligieux), espérant être écouté des ennemis de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il encourage les arbitrages d’institutions internationales, comme l’ONU, le Saint Siège abandonnant de facto toute prétention à un enseignement universel et intemporel, et acceptant de n’être considéré que comme un Etat parmi d’autres. Jean-Paul II, marqué par son histoire personnelle en pays communiste, soucieux d’éviter la persécution des Chrétiens orientaux en évitant l’alignement sur les pays occidentaux (Irak en 1991 et 2003), assume le passage d’une politique de compromis avec les régimes communistes à une opposition non-violente ; il a sa part dans l’effondrement de l’URSS, mais échoue à Cuba. L’œcuménisme représente pour lui un levier en faveur de la paix (réunion d’Assise, où l’on prie pour la paix sans considération de celui à qui s’adresse ces prières). En somme, il promeut une paix pour l’homme par l’homme, fondée sur la promotion des droits humains et de la justice sociale et économique. Benoît XVI applique sa méthode d’herméneutique de la continuité au domaine de la guerre et de la paix : il reprend ainsi les notions traditionnelles de lien essentiel entre la glorification de Dieu et le respect de la loi morale avec la paix, mais fait aussi la synthèse des apports de ses prédécesseurs immédiats issus du concile Vatican II (développement intégral de la personne, sauvegarde des droits humains, lutte contre les injustices et inégalités intolérables) ; il ajoute des thèmes qui lui sont propres (écologie humaine puis environnementale de la paix, éducation familiale, respect de la vie dans son intégralité). La condamnation de la guerre de François est sans nuance ; à Dominique Wolton, en 2017, il affirme de la guerre juste : « Je n’aime pas l’utiliser. … aucune guerre n’est juste. La seule chose juste c’est la paix ». Sa doctrine repose sur trois piliers : la paix désarmée (hostilité aux armements lourds, particulièrement nucléaires), ; le recours à l’ONU pour arbitrer la légitimité d’une défense, limitée à arrêter l’ennemi ; seule la paix est juste. Sa stratégie pour la mettre en œuvre : l’œcuménisme et le dialogue interreligieux : « Je crois qu’Assise est un symbole de la paix. Et ces rencontres des leaders religieux, de toutes les religions, sont un témoignage que toutes les religions veulent la paix et la fraternité » (à Dominique Wolton toujours). On regrettera, pour la pleine compréhension de l’évolution de la position des papes par le lecteur peu averti du concept de guerre juste, que Clément Millon n’en rappelle pas l’origine et la philosophie. En bref, les guerres de l’antiquité aboutissaient souvent à la désagrégation de l’entité politique adverse, la dévastation de la cité, le massacre ou l’esclavage de sa population (la guerre de Troie, par exemple). Le Christianisme chercha à canaliser moralement le fait de la guerre, intrinsèquement lié au péché originel et à ses conséquences dans la nature humaine. Les théologiens catholiques posèrent des conditions, assez générales donc relativement pérennes, à la moralité de l’entrée en guerre (jus ad bellum) et de la manière de la conduire (jus in bello). Cette doctrine, précisée progressivement, connaît son apogée au XII° siècle, puis tombe progressivement en désuétude. Fondamentalement, ces théologiens regardent la guerre juste comme une entreprise de justice (injustice à réparer) et non un outil comme d’autres des relations internationales (Clausewitz).
Reprenons les deux principaux griefs des papes récents contre la guerre : elles ne résolvent pas les problèmes et elles sont extrêmement destructrices (industrialisation de la guerre) voire suicidaires pour l’humanité (le fait nucléaire). Ils en tirent la conclusion, assez irénique puisque l’homme est affecté par le péché originel, qu’il faille et qu’il soit possible d’éradiquer purement et simplement la guerre. Il est vrai que les reproches des papes (systèmes d’alliance, effectifs engagés dans les conflits, implication existentielle des populations, extension des destructions à l’ensemble du pays, efficacité effrayante des armements modernes, …) posent des problèmes de moralité des guerres, particulièrement depuis la Révolution française. En fait, en dernière analyse, ce que pointe la critique des papes, c’est la guerre totale, qui met en jeu la survie même des nations engagées ; un retour à l’ordre antique, en somme.
Pour autant, la doctrine de la guerre juste est-elle à rejeter en bloc ? Le jus in bello tel que formalisé à l’époque contemporaine dans le droit des conflits armés (conférence de La Haye et conventions de Genève) porte la trace de l’influence de l’Église. La souveraineté ombrageuse des États, et maintenant leur apostasie, a toujours rendu difficilement audible le discours de l’Église sur le jus ad bellum. Cependant, doit-elle renoncer à se poser, au nom et selon l’enseignement de son fondateur, en arbitre de la justice des causes ? Tirant du neuf et du vieux de son trésor, considérant les évolutions du fait guerrier (diversification des acteurs au-delà des états, évolution des armements, capacités de renseignement qui obligent à un regard nouveau sur la guerre préventive, …), plutôt que la recherche d’une efficacité naturelle immédiate qui n’a pas été au rendez-vous de l’aggiornamento postconciliaire, l’ajustement de cette doctrine aux conséquences pratiques du dévoiement et de l’instrumentalisation de la justice, tant par les totalitarismes et que les démocraties dites libérales, pourrait contribuer à replacer le vrai et seul prince de la paix, Notre-Seigneur Jésus-Christ, au centre de la question. La remise en cause de l’ordre international libéral à laquelle nous assistons, peut être regardée comme un signe des temps qu’il lui faudrait lire. C’est peut-être l’idée de l’archevêque aux armées américaines, Mgr Borgolio, répondant le 25 janvier 2026 à un journaliste de la BBC [2]l’interrogeant sur la conformité aux critères de la guerre juste d’une hypothétique opération militaire américaine pour s’emparer du Groenland, lorsqu’il affirme : « je ne vois aucune circonstance dans laquelle elle le serait. » François-Xavier Bottet
Les premiers mots du pape Léon XIV, comme les derniers de François son prédécesseur ont été pour la paix. La paix, dans un monde en guerre, est un enjeu majeur pour l'Eglise. Or, les conflits contemporains montrent une tragique absence du pape. Au début de l'année 2025, la paix à Gaza est discutée grâce à la médiation du Qatar et des Etats-Unis et la guerre fait toujours rage en Ukraine. Pourtant à la fin du XIX° siècle, les papes ont oeuvré pour que le Saint-Siège reviennent sur la scène internationale.
Depuis 1870, le pape, réduit à petit territoire, s'active en opérant des médiations de paix dans le monde. Il tient un discours sur la paix et la guerre. En ces matières, force est de constater que la doctrine a beaucoup évolué depuis la théorie de la guerre juste. Cette étude fait le oint sur les ruptures et les continuités de l'action des papes en faveur de la paix, de Léon XIII à Léon XIV. Il prend acte de l'absence actuelle d'un corpus unique. La papauté condamne-t-elle le recours à la guerre ? Comment la paix peut-elle se concrétiser ? Au moment où les guerres reviennent et que des chrétiens sont menacés de par le onde, cet ouvrage sonne comme un appel à la clarification de ces questions.
Clément Millon est chargé de conférences à l'Institut catholique de Vendée. Docteur en histoire du droit de l'Université de Lille et de Francfort-sur-le-Main, habitué à diriger des recherches en histoire de l'Université Polytechnique hauts-de-France, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont les droits de la puissance conquérante sur la justice française et l'Armée de Mayence, en 1793.
Fiche technique
- Reliure
- Broché, couverture souple
- Parution
- 24 juillet 2025
- Nombre de pages
- 335
- Hauteur
- 23.5
- Largeur
- 15.5
- Épaisseur
- 2.8
- Poids en KG
- 0.630